L’extrémité du bout du monde: le Cabo San Diego

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  • Jour 1: Cabañas de Pescadores -> Puesto La Chaira : 11km à vol d’oiseau.
    * Départ: 10h15, arrivée: 14h30.
    * Marche sur la plage -> pour la fin, nécessité de marée basse, facile.
    * Rio Irigoyen traversé proche de l’embouchure, eau jusqu’au genoux, facile.
  • Jour 2: La Chaira -> (ancien) Puesto Leticia : 18km à vol d’oiseau.
    * Départ: 10h15,  arrivée: 17h30.
    * Marche sur la plage -> nécessité de marrée basse pour la moitié proche de La Chaira. Dernier cap proche du Puesto Leticia passé au-dessus.
    * À mi-chemin, un cap avec terrain facile mais attention aux vaches, taureaux et chevaux sauvages!
  • Jour 3: Puesto Leticia -> Puesto Río Bueno (nourriture!) : 10km à vol d’oiseau.
    * Départ: 10h, arrivée: 16h30.
    * Attendre la marée basse pour traverser le Rio Leticia à l’embouchure (eau jusqu’aux mollets). Passage par la plage 1h avant la marée basse (à 13h, avont attendu de 11h30 à 13h).
    * Cheminement par la plage et coupe de cap par les colines.
  • Jour 4: Stand-by au Puesto Río Bueno, grosse tempête dehors…
  • Jour 5: Puesto Río Bueno -> (ancien) Puesto Donata : 15km à vol d’oiseau.
    * Départ: 11h,  arrivée: 18h30.
    * Marche toujours sur la plage, marée basse = tatami!!!
    * Attention aux nombreux animaux en arrivant au Puesto.
  • Jour 6: Puesto Donata -> Estancia Policarpo (nourriture!) : 8km à vol d’oiseau.
    * Départ: 12h, arrivée: 18h00.
    * Traversée du Río Policarpo à 14h30, quasiment deux heures avant marrée basse : mauvaise idée!!
    * Départ 15h30, plage + tourbe et joncs.
    * Vaches de partout!!!
  • Jour 7: Estancia Policarpo -> refuge Bahía Thétis : 13km à vol d’oiseau.
    * Départ: 11h, arrivée: 18h30.
    * Marche sur tourbe/pâturage, joncs bas et très vallonné.
    * Entre le refuge Três Amigos et le refuge Bahía Thetis on a coupé par la forêt.
  • Jour 8: refuge Bahía Thetis -> faire du Cabo San Diego : 9km à vol d’oiseau mais contour de la baie obligatoire: +8km!!
    * Départ : 10h30,  arrivée : 19h30.
    * Tour de la baie Thétis très long, spécialement la première partie, côté ouest. Semble possible de couper la baie un peu plus tôt.
    * Fin longue sur tourbe plutôt sèche, joncs bas et terrain très vallonné.
  • Et retour…

 

L’idée de rejoindre le cap San Diego est ce genre d’idée absurde que l’on peut avoir en regardant une carte et en se disant: « je veux aller voir ce qu’il y a là ». Dans notre cas, il s’agissait du bout de la fin du monde, à l’extrémité Sud-Est de la Terre de Feu, au bout de la Peninsula Mitre : le Cabo San Diego. Le peu d’informations que nous étions parvenus à regrouper avant  notre départ d’Europe nous a assuré un caractère sauvage de la zone et a davantage alimenté notre curiosité. Nous avions un contact précieux, Silvio (merci Steph), qui avait accompagné les Gauchos del Mar pour leur « surf-trip-itinérant-bivouac » quelques mois auparavant : 54 jours, environ 400km à pied. En discutant avec Silvio et en regardant quelques images, nous étions définitivement convaincus de vouloir connaître la Peninsula Mitre.

Nous aurons des paysages allucinants et uniques, une immersion totale en milieu sauvage, une faune et une flore d’une richesse rare, de la pêche généreuse dans des rivières sauvages… mais toust ça au prix d’un engagement conséquent dû à l’isolement  (une semaine de marche de toute âme – humaine – qui vive, accès difficile, aucun moyen de communication), d’un climat fréquemment très peu clément (vent violent et pluie ou neige, humidité permanente, froid), d’un terrain parfois très compliqué pour évoluer (par exemple de la tourbe detrampée avec  des joncs permettant de s’enfoncer jusqu’aux genoux voire la taille, cf le post sur le côté Sud…) et de rivières potentiellement infranchissables. Malgré cela, le jeu semblait en valoir la chandelle. Nous avons donc effectué une préparation mentale et logistique afin de pouvoir faire face, autant que faire se peut, à toutes sortes de situations envisageables. Notre marche du côté Sud une semaine auparavant était également une préparation intéressante pour ce projet de rejoindre le Cabo San Diego. Cette fois-ci le projet intégrait un terrain plus simple mais il était plus engagé dû à l’éloignement. Mariana s’était épuisée du côté sud vu le rythme que nous nous étions imposé et cette fois-ci, il ne s’agissait pas de se pousser autant aux limites physiques alors que nous allions être livrés à nous-même, loin de tout secours potentiel. L’inattention, ayant pour conséquence une blessure (même légère), est à éviter absolument du fait de l’isolement : il faut être à 200% en continu! Nous avions donc planifier des journées plutôt courtes, au prix d’un nombre de jours plus grands, et donc de vivres plus lourdes à porter : 18 jours d’autonomie!

Vendredi 25 novembre, départ de Tolhuin: nous partons ainsi avec pas moins de 25 jours d’autonomie (3 jours de vélo pour rejoindre l’estancia Maria Luisa, 18 jours de marche et 4 jours pour rejoindre la prochaine zone civilisée : Rio Grande). Autant dire que Quetzal est chargé à bloc! Nous sortons timidement de nos quelques jours de grand confort chez Brian, qui nous a chaleureusement accueilli chez lui. Nous partageons le début de la route avec Pablo et son « Touring-Fat-Bike » qui fait un bruit de poids-lourd sur le goudron. Rapidement, le vent patagonien (entendre par là un minimum de 50km/h – brise – et un maximum ne semblent jamais avoir de limite) nous recouvre de nuages sombres se déchargeant sur nous.  Sur cette Ruta 3, pas vraiment d’abri : la route est balisée de barrières de fil de fer délimitant les estancias et nous séparant des forêts adjacentes. Pas d’autre option, donc, que d’avancer sur cet axe principal, avec un trafic conséquent et sous une pluie gelée : comme si une sorte de préparation mentale nous était imposée… poursuivons, ça va passer! À l’instant où nous bifurquons sur la « Ruta Complementaria A » s’orientant plein Est vers le cap – ripio de bonne qualité et trafic discret – la météo s’adoucit jusqu’à nos offrir du beau-temps! C’était donc certainement la bonne direction à prendre.

 

A caminho da Estancia Maria Luisa

 

S’en suit deux jours de vélo et deux nuits fort agréables. Les journées de vélo sont rythmées par des faux-plats descendants, procurant une douce sensation de glisse reposante, et de montées abruptes nous imposant de pousser lamentablement notre monture devant approcher le quintal. Dans un cas les guanacos courent le long de la route et finissent par disparaître dans la pampa, comme s’ils représentaient une escorte personnelle et sauvage… dans l’autre cas, les guanacos ne s’écartent pas d’un pas et émettent à notre passage leur gloussement singulier et indescriptible (quelque part entre le chant d’un oiseau et un bébé qui pleur et ri en même temps), d’aucun y interprètera là une forme de moquerie…
Sur cette même route, nous avons fait une pause afin de pêcher quelque chose qui pourrait compléter notre dîner rationné. J’ai ainsi fait la connaissance d’Alejandro, qui, me voyant pêcher dans un rio qu’il savait peu généreux, m’a offert deux énormes parts de pizza maison, des fruits et des galettes. Dans le monde des nomades en tandem, où les jours d’autonomie ont forcé un rationnement strict, cette nourriture en extra est un luxe d’une valeur  grandement décuplée! En prime, observant mon matériel de pêche plus que basique, mon interlocuteur m’offre deux magnifiques cuillères qui me porteront chance par la suite. Je rentre ainsi les bras chargés de ma partie de pêche très sportive et vente à Mariana mes talents de pêcheur. Ce doit être ça la chance du débutant…

 

Cabo San Pablo.
Cabo San Pablo.

 

Ainda a caminho.
Toujours en chemin.

 

Ces trois jours de vélo, dont l’objectif final était de joindre l’estancia Maria Luisa, ont été couronnés par ce que l’on peut appeler « l’insolent opportunisme du voyageur ». Durant toute la journée:  personne. Nous rentrons finalement sur le domaine  de l’estancia Maria Luisa, formant plus loin le cul de sac de la Ruta A (route qui s’avance le plus loin vers l’Est sur la côte Nord de la péninsule). Alors que nous observions un petit groupe de guanacos dans la forêt, nous sommes doublés par un pick-up qui s’arrête 30 m plus loin pour ouvrir une barrière d’accès que nous n’avions même pas encore remarqué (à quoi bon se préoccuper). Contrairement aux barrière pour bétail précédemment franchises, celle-ci était solidement fermée a clef. Il paraît que la chance sourie aux audacieux; je ne sais pas si nous sommes audacieux mais de la chance, on en a! Nous en profitons pour nous glisser derrière le pick-up mais voilà que le propriétaire de la précieuse clef nous interpelle:
– Bonjour, savez-vous qu’ici se termine la route A?
– Oui oui, on voudrait se promener à pied un peu plus loin…
– Mais savez-vous que pour accéder à l’estancia il faut une autorisation? À partir d’ici, la route est privée.
– Heu… ca pas du tout… c’est à dire que nous venons de plusieurs jours de vélo et on pensait discuter avec les occupants de l’estancia pour laisser du matériel et notre vélo pour poursuive à pied vers le Cabo San Diego. À qui doit on demander cette autorisation?
– à l’hôtel, à Rio Grande! (4 jours de vélo d’ici)
– ha… heu… et peut on voir quelqu’un ici pour discuter?
– oui moi, je suis un des « chargés » de l’estancia. Venez dans le premier bâtiment, on va voir ce qu’on peut faire.
Donc voilà, grâce à notre planification extrêmement précise des trois derniers jours de vélo, nous sommes arrivés exactement à la minute près, sans quoi nous nous serions vu rejetés.

Parfait! En prime, le chauffeur du pickup (que nous connaîtrons plus tard comme Tommy) nous offre un Donnuts bien gras et bien sucré… mmmh… et « paf » encore un peu de nourriture extra dans le monde des nomades tandemistes! On signe rapidement le registre de passage de l’estancia avec Diego (notre « encargado-perfect-timing »), nous discutons avec Isabella, la tante du postero principal en attendant le retour de celui-ci. À son arrivée, Moroco et son oncle nous offrent comme abri pour la nuit un ancien département de l’estancia : pas moins qu’une petite maison indépendante… parfait pour préparer le départ pour la longue marche qui nous attend.

 

A nossa casa para a noite na Estancia, onde deixámos o Quetzal.
Notre maison pour la nuit à l’estancia, où nous avons laissé Quetzal.

 

L’aube du jour suivant – le premier de notre périple à pied – a nettoyé le ciel de la grêle de la veille. Elle a apporté un soleil radieux et des températures agréables. Elle nous a également apporté Sebastian, guide de pêche, qui nous avance d’un jour sur notre planning prévisionnel. Un peu comme aux jeux de société lorsqu’on tire une carte chance qui dit: « Vous avez une bonne étoile, avancez de 15 km. » On se trouve ainsi à manger quelques viennoiseries dans un lodge de pêche, 15 km plus proche du Cabo San Diego que prévue initialement pour ce matin là, à 10h. Peu de temps plus tard nous nous échappons des griffes du quatrième et du cinquième croissants, pour ne pas perde la bonne heure de départ. 15 minutes après, nous arrivons à notre première rivière, notre premier Río (oui, car dans la Péninsule on compte les Ríos traversés comme s’ils nous appartenaient), le Río Irigoyen, que nous traversons avec de l’eau transparente jusqu’aux genoux, comme si il s’agissait de l’Amazone. Nous voilà enfin officiellement dans la Península Mitre. Nous suivons ensuite tranquillement le soleil par le bord de mer jusqu’à arriver à La Chaira, où nous mangeons une appétissante langue de veau avec Fernando et Eto, facilement deux des personnes les plus aimables de ce monde – et également les dernières deux que nous verrons pendant quelques temps. Après une bonne nuit de repos au chaud, nous faisons notre « au-revoir » à la vache morte et ouverte qui sèche au vent, pendue par les pattes, et promettons à Fernando de repasser par ici à notre retour.

 

A praia é terreno fácil para caminhar.

 

A praia na maré vaza.
La plage à marée basse: mmmh… des km faciles.

 

Praia rochosa.
Plage rocheuse.

 

Bienvenidos à La Chaira.
Bienvenues à La Chaira.

 

Ambiance au Puesto.

Os puesteros de La Chaira. Facilmente as pessoas mais amáveis deste mundo.
Les posteros de La Chaira. Certainement les personnes les plus aimables de ce monde.

 

Aqui, a carne seca ao vento.
Ici, la viande sèche au vent.

 

Les deux jours suivants se sont passés sans encombre; suivis par le soleil; traversant notre second río (le río Letícia) après deux heures d’attente pour la marée (presque) basse; marchant bucoliquement sur des plages sauvages à perte de vue; campant à côté d’un puesto en ruines; dînant assis sur des vertèbres géantes de baleine; filtrant de l’eau pour boire depuis une flaque pleine de moustiques et formée sur une vieille bouée échouée de bateaux inexistants; et arrivant au puesto Río Bueno juste avant la tempête. Bonne nouvelle: cela fait un mois que ce – grand et obscure – Río Bueno est fermé à son embouchure par une digue naturelle géante de quelques quatre kilomètres d’insupportable gros galets ronds; nous n’avons donc pas à se mouiller les pieds. Mauvaise nouvelle: la plus grosse tempête que nous prendrons dans la péninsule s’abat sur nous comme s’il s’agissait d’un tyfon tropical. Avec la peur que le toit du puesto (ou le puesto entier) s’arrache et s’envole et que la fin du monde soit ainsi proche et que nous la vivions le ventre vide, nous passons le jour suivant à savourer des petits pains sucrés que nous faisons avec la farine et le sucre disponible (vivres généreusement proposées par les hommes de La Chaira) et que nous cuisons sur le poêle accompagnés des truites de mer de 4kg qui ont sauté sur Seb alors qu’il m’a dit qu’il allait pêcher 5 minutes auparavant.

 

Vestígios de outros tempos.
Vestiges d’un autre temps.

 

Banco de osso de baleia.
Banc de vertèbre de baleine.

 

Osso de gigante.
Os (ou arrête) de géant.

 

Pas loin avant Río Bueno.

 

Rio Bueno
Río Bueno.

 

Ostreiro austral.

 

La calme avant la tempête au Puesto Río Bueno.

 

Preparando a truta pescada para o jantar.
Préparant les truites fraîchement pêchées pour le dîner.

 

Bulletin météo du soir.

 

Bulletin météo du lendemain.

 

Truta grelhada.
Truites grillées.

 

Gallettes sucrées au Puesto Río Bueno.

Nous avons ainsi survécus au cataclysme sans même perdre de force, nous avons continué notre chemin le jour suivant et nous avons échappé aux goûtes de pluies résiduelles jusqu’à ce que le soleil parvienne à ouvrir le chemin. Tout ce serait passé comme prévu les deux jours suivants jusqu’à la rencontre du Río Policarpo – entre plages de tatami parfait pour marcher et collines verdoyantes – s’il n’y avait pas eu encore une rencontre avec les vaches, à l’arrivée au Puesto Donata. De l’appellation Puesto il a très peu: seulement quelques étranges et improbables cylindres de ciment échoués qui forment un cadre un peu plus bas que la ceinture. Nous installons la tente au milieu et inventons des barrières de bois, filets de pêche échoués et os de baleines. Tout ceci pour garantir que LES VACHES se maintiennent à distance durant la nuit. Cela nous avait suffit deux nuits auparavant, quand nous n’osions même pas fermer le zip du sac de couchage de peur que les vaches qui nous avaient encerclé se décident à inspecter l’intérieur de la tente. Oui je sais que tout ceci paraît paranoïaque, les vaches sont des animaux si passifs et craintifs, mais oubliez tout ce que vous savez sur les vaches.

Les vaches de la Península Mitre sont « haricas ». Et plus on se rapproche du cap, plus elles sont « haricas ». « Haricas » est le terme utilisé par les gauchos (les bergers en quelques sortes) pour désigner un animal sauvage qui gambade en liberté où bon lui semble. Naturellement, avec les vaches haricas vont des taureaux, des veaux et des chevaux, tous haricos évidemment. Nous avons perdu des heures et DES HEURES, à cause de ces vaches. Dans un monde sans humain, les vaches ne fuient pas l’homme. Les taureaux encore moins. Dans un monde sans humain, les vaches pâturent où elles veulent, comme elles veulent, le temps qu’elles veulent. Et savez-vous que les vaches ont même de bien belles cornes quand elles ne sont pas coupées, et que les taureaux ont non seulement des cornes encore plus belles mais ils sont souvent de la taille d’un ours. Pour la traversée d’une zone sauvage où il n’y a pas de chemin – ni même de sentier – fait par des hommes, la meilleure option pour progresser est, souvent, de suivre les traces d’animaux. Et plus souvent encore, les traces d’un animal en particulier: la vache. Nous avons progressivement découvert, émerveillés, l’extraordinaire perspicacité des vaches pour choisir le meilleur chemin, où que ce soit: dans les bois, à travers les colines, les falaises ou encore pour traverser les ríos. Elles sont expertes, efficaces, et de surcroît, paresseuses; ce qui les amène à des choix de cheminement facile, sûre et optimisé. Mais il serait peu dire que suivre ces traces tant clairement taillées pour nous, libres de danger et de végétation incommode, a, pour unique (grand) inconvénient, l’inévitable et bien souvent incontrôlable rencontre avec ses créatrices: les vaches. De toutes les personnes avec qui nous avions discuté avant de partir pour la péninsule, aucune n’avait su nous indiquer comment procéder en cas de rencontre soudaine avec une vache, ou un taureau. Au-delà de la vague idée que nous pouvons avoir que le rouge soit une couleur peu recommandée, nous ne savions pas grand chose sur comment affronter ces animaux qui, nous vous garantissons, lorsqu’ils ne sont pas derrière une barrière, n’ont non seulement absolument pas peur de nous mais peuvent même paraître plus menaçants que l’on pourrait s’y attendre. Imaginez-vous à apercevoir au loin, après neuf heures d’une marche difficile (souvent mouillés, gelés jusqu’au os ou sous des trombes d’eau), un refuge où vous savez qu’il y a un abri, quelques vivres, de quoi faire du feu… et repérer la seconde suivante, que la zone est PLEINE de vaches et de taureaux en famille. Il y a donc aussi les petits veaux, pour être certain que les mamans ne vont pas bouger d’un pas tant que leur plus belle progéniture soit en totale sécurité. Bon, problème, que faire? Il n’y a évidemment pas d’autre abri à moins d’un ou deux jours de marche et il n’est pas non plus possible de contourner largement le problème, comme tant d’autres fois au croisement de vaches en chemin. Non, il faut user de la bonne ruse pour les faire se décider à changer de pâturage.

Le long de note parcours, nous avons développé toute une technique de gestion de positionnement de vache que nous allons vous décrire. Premier point fondamental: ne jamais prendre une vache – et un taureau encore moins – par surprise. Attention maximale dans toutes les courbes, épaules ou inclinaisons de terrain de visibilité réduite, particulièrement lorsque les traces de vaches sont bien marquées, quand il y a certains arbustes épineux que nos amies apprécient tant pour s’abriter du vent, ou encore lorsqu’il y a des bouses fraîches… Une vache (ou un taureau) ne doit jamais se sentir en danger ou encerclée. L’idéal est même de faire du bruit, de parler, pour qu’elles nous identifient comme l’être humain pacifique, passant à pied, qu’elles aperçoivent avec de la chance une fois tous les cinq ans… Dès que les vaches reconnaissent notre présence douteuse, elles s’arrêtent de pâturer, et commence alors toute une danse de courtoisie. La vache nous regarde, nous regardons la vache sans bouger un doigt. Parfois la vache lâche un « mheuuuu » prolongé, parfois elle avance de quelques pas dans notre direction. Nous faisons quelques pas en arrière, pour montrer notre bonne intention, que nous ne leur voulons pas de mal, que nous voulons seulement passer et poursuivre notre chemin. La vache fait finalement aussi quelques pas en arrière, comme si elle reconnaissait notre bonne intention. Nous faisons de nouveau quelques pas en arrière; et si il s’agit d’un taureau, ces pas en arrière sont bien plus rapides, pour qu’il comprenne le plus rapidement possible que nous ne sommes pas une menace. La vache répète quelques pas en arrière. Dépendant de la vache en question, ceci peut durer une bonne demi-heure. Enfin, la vache décide que nous sommes insignifiants mais, dans le doute, s’en va dans la direction opposée à la notre, parfois en courant, parfois en pâturant, dépendant de son audace. Lorsqu’il s’agit d’un taureau, il est toujours bien clair (dans l’air qu’il y a entre nous, le maximum d’air possible…) que nous sommes effectivement insignifiants, voire minuscules. On devine à travers son froncement de sourcil et son regard de travers, qu’il est indiscutable que sa décision de partir se doit uniquement au fait que l’herbe soit indubitablement plus verte à cet instant quelques centaines de mètres plus loin et que la perte énergétique et l’accélération cardiaque qui résulteraient d’une course dans notre direction ne compenseraient pas la satisfaction d’encorner une chose aussi insignifiante et squelettique que nous. Contrôlant, ainsi, avec attention notre direction d’approche des vaches ou des taureaux, nous parvenons (vaguement) à contrôler la direction dans laquelle elle partent.

Taureau coopérant à Bahía Thetis.
Taureau coopérant à Bahía Thetis.

 

A caminha de Donata.
En chemin vers Donata.

 

Reflexos em praias lisas.
Jeux de lumière à marée basse, proche de Donata.

 

Rochas vivas.
Roches vives.

 

Duchess of Albany.
Duchess of Albany.

 

Duchess of Albany.
Duchess of Albany.

 

Antigo Puesto Donata.
Campement au « Puesto » Donata.

 

Notre sixième jour dans la péninsule pourrait bien s’appeler « le jour du Policarpo »; ou « de la trampette du Policarpo »; ou pourquoi pas, « de la stupidité du Policarpo ». Nous partons tard de notre campement anti-vaches du Puesto Donata. De toute manière il était inutile de partir tôt car le Río Policarpo était lá tout proche et la marée basse seulement à 15h. De plus, le Policarpo n’est pas ce genre de río qui se traverse quand on le souhaite. Le Policarpo a des humeurs fortes, des coefficients de marées variables (plus de 2 m), des jours d’abondance comme on pourrait dire, et des jours de sécheresse qui dépendent des délires des montagnes qui se devinent au loin et libèrent sa neige qui fond, ou la pluie qui tombe du ciel ou pas. Le Policarpo a sa couleur, noire, noire et opaque, car la tourbe (la fameuse tourbe avec qui nous avons fait connaissance du côté sud!), ne se limite pas à être un cauchemar en soi mais a également son influence maléfique jusqu’à l’infinie (autrement dit jusqu’à la mer…), comme tout être diabolique se doit. Cette couleur rend totalement impossible la perception de la profondeur du río simplement par l’observation. 10 cm ou 10 m ont exactement le même aspect vu depuis les berges. Il ne reste donc plus qu’une manière de savoir, basée sur le moyen expérimental. Lorsqu’il y a un pont sur une rivière, l’endroit le plus approprié pour qu’un être humain traverse est rapidement identifiable. Lorsqu’il n’y a pas de pont, personne à qui demander et pour unique animal du coin un pingouin, il faut faire preuve au maximum de capacité d’analyse « a priori » avant de passer à l’action. Pour certaines choses finalement, peuvent servir un doctorat en océanographie côtière et autres mécanique des fluides et turbulence. Nous analysons les restes imaginaires de traces de quad, les cartes obsolètes de la côte, tous les tourbillons formés dans l’eau noire, l’intensité du courant, le type de fond attendu… S’est ainsi définie la zone idéale pour traverser: proche de l’embouchure mais loin de l’influence des vagues, une traversée d’une cinquantaine de mètres dans de l’eau noire et gelée. Ennuyés d’attendre la marée totalement basse, nous envoyons le premier cobaye: Seb décide de tester le passage pour potentiellement gagner du temps si la traversée était acceptable. Il n’est pas allé sans sac, Mariana n’a pas attendu comme convenu, la marée n’était pas suffisamment basse, le ciel était gris, il faisait froid, l’obscurité de l’eau faisait peur, et pour d’autres raisons encore, nous nous retrouvons de l’autre côté du río, trempés jusqu’à la poitrine, conséquence des 3 derniers mètres de traversée et des derniers pas engloutissants durant lesquels nous nous sentions comme l’homme qui marche sur la lune. Nous découvrons avec bonheur que les Deuter sont des sacs d’excellente facture et que même submergés partiellement et temporairement sont parvenus à maintenir au sec les sacs de couchage qui étaient au fond. Finalement, nous marchons mouillés et humiliés mais victorieux jusqu’à l’estancia abandonnée Policarpo, légèrement plus tard que prévu, une fois de plus déviés par les batailles territoriales avec les spécimens bovins locaux. Nous nous jurons d’être plus sensés au retour, nous mangeons pour oublier notre baignade et apprécions la vue sur l’immense Bahía Policarpo.

 

O pinguim.
Le pingouin.

 

O infame Rio Policarpo.
L’infame Río Policarpo.

 

Bahía Policarpo.
Bahía Policarpo.

 

Le jour suivant nous retournons sur notre route (ou disons plutôt sur son absence…), entre tempêtes de pluie et de vent de quinze minutes et éclaircies de cinq minutes au milieu. À partir de là se termine la belle vie, il n’y a plus de plage bien lisse ni de petites collines verdoyantes. Des collines si, mais trop de collines criblées de joncs. Des bois centenaires et le Refúgio Três Amigos (ils avaient beau être trois, le refuge en mauvais état est ouvert à tous vents), et une longue marche jusqu’au Refúgio (digne de ce nom) de la Bahía Thétis, certainement une des plus belles baies du monde, du moins de cette fin du monde.

C’est une peine qu’au delà d’être belle, elle soit également immense et vaseuse: depuis le refuge on voit facilement l’autre côté de la baie, où nous devons nous diriger le jour suivant. Ce qui ne se voit pas facilement c’est le chemin pour arriver de l’autre côté. Traverser à la nage les 500 m de l’embouchure ne nous paraissait pas une bonne idée et le fameux « barco do judeu » était bien caché quelque part dans les dizaines de kilomètres de forêt qui partent de l’ancienne exploitation d’huile de Lions Marins et qui contournent l’intégralité de la baie. Ainsi étant, nous contournons également l’intégralité de la baie… chaque centimètre de la baie! Entre les branches et les berges vaseuses, nous ouvrons notre chemin par lequel probablement peu de gent était déjà passé auparavant. Nous avons chaussé encore nos sandales, nous avons traversé les bras de la lagune et nous nous sommes embourbés dans la vase, nous avons perdu cinq heures, et tous ceci pour se retrouver exactement dans l’axe du refuge, mais finalement de l’autre côté de cette magnifique baie. Heureusement, il n’y a plus de lagune ni de baie jusqu’au cap, seulement 10 km de délicieuses collines criblées de joncs et de taureaux. Tous ceci toujours suivis par notre guanaco-espion; ainsi fut il baptisé en honneur à sa présence discrète mais fidèle au loin, à tous moment de notre marche, toujours à son poste sur la ligne d’horizon.

 

 

Partindo da Estancia Policarpo.
En partant de l’Estancia abandonnée Policarpo.

 

Aqueles frutos secos que salvam o dia.
Ces fruits secs qui sauvent la journée.

 

Turbal, juncal, pasto. E o mar ao longe.
Tourbe, joncs, pâturage. Et la mer au loin.

 

 

Enfim se avista o Refúgio de Bahía Thetis
Enfin en vue du Refúgio Bahía Thetis.

 

Antiga Factoria de Lobos de Bahía Thetis, 1946-1952.
Ancienne fabrique d’huile de Lions Marins de Bahía Thetis, 1946-1952.

 

Ganso Cabeza Rojiza.
Gansos Cabeza Rojiza.

 

E mais um rio a cruzar...
Et un Río de plus traversé…

 

Aquele momento de felicidade do dia, na volta da Bahía Thetis.
Cet instant heureux de la journée, au détour de la Bahía Thetis.

 

Bahía Thetis, a mais linda.
Bahía Thetis, la plus belle.

 

Natureza artista.
Nature artiste.

 

Tufos de... musgo?
Toufes de… mousse?

 

Flora austral.
Fleur australe, que nous rebaptisons: Edelweiss Australe

 

Condor andino.
Condor andin.

 

 

C’est ainsi que, comme si de rien était, nous arrivons finalement au Cabo San Diego au timide couché du soleil de notre 8eme jour, juste un jour de plus qu’à pris Dieu à créer le monde. Et bon, non vraiment rien d’exceptionnel ce cap! L’effet « wouhaaaa… » à la première vue du phare abandonné a certainement été conditionné par le fait de s’être mis en tête cet objectif durant huit jours de marche et le long d’une centaine de kilomètres… Nous nous rendons rapidement à l’évidence: passer une nuit dans un vieux phare moisi, au milieu d’un cimetière de vieilles batteries qui, fut un temps, alimentèrent l’illumination vers la mer, et sans pouvoir monter au sommet pour savourer la vue du fait de l’état déplorable de la structure métallique et des échelles… boff, plus d’une semaine d’effort pour ça?!… Telle était notre première sensation à notre arrivée au cap. Après une petite soupe revigorante en cette vraie fin de ce monde, nous repensons à tous ce que nous avons vécu en chemin et nous reconsidérons: SI, on a vraiment bien fait de venir!

 

Balise_San_Diego_Natural_Peak.jpg
Et finalement, le phare du Cabo San Diego, la pointe du bout du monde. Ou du moins, de ce monde.

 

Le jour suivant, nous faisons un clin d’œil à la majestueuse Isla de los Estados qui nous surveille, fantasmagorique, là-bas au loin au milieu de l’océan. Nous laissons derrière nous les centaines de Lions Marins qui se roulent au soleil et chasse leur poisson, complètement au-delà du fait que leur plage est, réellement, la plage de la pointe de la fin du monde. Et elle restera leur, indépendamment de combien d’entre nous décideront d’aller là chercher sa vaine médaille de fin de carte…

 

 

Colónia de lobos marinhos no Cabo San Diego.
Colonie de Lions Marins au Cabo San Diego.

 

Lobos marinhos.
Lions Marins.

 

Lobos marinhos e a águia.
Lions Marins et l’aigle du cap.

 

De partida do Faro, adivinha-se ao longe a Isla de los Estados, o último pedaço de terra depois desta ponta de fim de mundo.
Au départ du phare, se devine au loin la Isla de los Estados, le dernier morceau de terre avant l’Antarctique.

 

Au retour, nous commettons moins d’erreurs, nous mouillons moins nos affaires, nous traversons les ríos les yeux fermés, qui, au final ne sont pas comme l’Amazone, et marchons beaucoup chaque jour, pour passer toutes les nuits au chaud dans des abris, et arriver finalement au lodge des pêcheurs pour manger du bar frais grillé et s’emplir la panse avec la cuisine de Mauro pour reprendre, peu à peu, les kilos perdus et revenir à la réalité. Peut être pour avoir eu une météo plus clémente, pour être plus entraînés, ou simplement, du fait d’une préparation psychologique déjà faite du côté Sud, nous sortons de ce côté Nord avec la sensation que, isolement (nécessité d’auto préservation avant tout) et autonomie (poids initial des sacs non négligeable) mis à part, l’unique réel défi de ce côté de la péninsule, pour quelqu’un en forme, est le Río Policarpo.

 

 

 

Refúgio de Bahía Thetis.
Refúgio de Bahía Thetis.

 

Gelados após mais uma infame travessia do Policarpo. Às sete da manha (maré vaza), em cuequinhas, à chuva, com água pelo peito. Uma maravilha para a circulaçao.
Gelés mais heureux (voire fiers du professionnalisme cette fois-ci) après une traversée de plus de l’infâme Policarpo. À 7h du matin (marée basse), en caleçon (censuré), sous la pluie, avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Une merveille pour la circulation.

 

No fim do arco-íris nao há um pote de ouro, mas há um Pescador de Trutas.
Au bout de l’arc en ciel il n’y a pas de trésor, mais un pêcheur de truites heureux.

 

Duplo arco-íris duplo ao lado de Río Bueno.
Double arc en ciel autour du Río Bueno.

 

Os banhos de refúgio.
La douche du refuge: cinq étoiles.

 

Et que personne de doute de la puissance du vent en Terre de Feu…

Os guanacos, os animais mais peluche deste pedaço de mundo.
Les guanacos, les animaux les plus « peluches » du coin.

 

Travessia do Río Leticia.
Traversée du Río Leticia.

 

 

Série: formes côtières.

Ripples.

Ripples.
Rides.

 

Reflexos ripplescos.
Reflex sur les rides.

 

Prismas rochosos.
Prismes rocheux – ou – pierres carrées.

 

Rochas redondas.
Pierres (très) rondes.

 

Cabeças de rocha improváveis.
Formes Rocheuses.

 

Um delta em miniatura.
Un delta en miniature.

 

Diferenciaçao granulométrica artística.
Différentiation granulométrique artistique.

 

Rios que escorreguem por baixo de diques rochosos.

Série: Portraits de poêles.

Puesto La Chaira.
Puesto La Chaira.

 

Puesto Río Bueno.
Puesto Río Bueno.

 

Estancia Policarpo.
Estancia Policarpo.

 

Estancia Policarpo.
Estancia Policarpo.

 

Refúgio Três Amigos.
Refúgio Três Amigos.

 

Bahía Thetis.
Bahía Thetis.

 

Fernando – Eto – Damian – Mauro y Cintia – Tommy – Moroco y Isabela – Diego y Mariana – Seba.

 

13 Responses

  1. Excellent de vous lire, ca m’évade, c’est génial. Continuez, soyez prudents et partagez vos aventures, c’est bon ça !!! Merci les amis. Bise

  2. Super, ce beau récit et ces photos magnifiques ! Merci de nous faire partager vos aventures et vos rencontres bovines de manière aussi vivante : on se sent mouillé et on se retourne pour voir s’il n’y aurait pas une vache intrépide derrière nous …

    Bisous

  3. Muito bom ir acompanhando o vosso blog….assim também caminhamos um pouquinho por essa terra tão bela e bravia… As fotos são lindas….
    Obrigada pela partilha de 10 dias desse vosso projeto de viagem com a geração dos progenitores…
    Foram magníficos!…
    Beijinhos e boa continuação

  4. Muito bem, muito bem!

  5. Maria Filomena Gonçalves

    Ena! Que maravilha podermos ver, sem sair do sofá, esses locais fantásticos. Vocês deviam, no fim, escrever um livro de viagens. É fabulosa a forma como nos fazem « sentir » e « viver » experiências tão fortes. Obrigada do fundo do coração. Continuem a contar o vosso caminhar de viajantes, eu continuo a rezar para que Nossa Senhora da Boa Viagem vos proteja e ajude em cada momento. Mil beijinhos
    Mena

  6. Ahhhhhhhh j’adooooooore votre récit!!! Le style, l’humour, et… Tellement vous!!!!
    Pis vous me faites bien rêver!!!
    Bref, ça fait du bien de vous lire, de voir vos bouilles, et je vous souhaite encore et encore de bien belles aventures!! Bisous les copains!!

  7. C’est super sympa de lire ce beau récit-photos après vous avoir suivi en direct sur le live-tracking depuis le bureau,
    alternant Findmespot.com, Google Earth et MétéoBlue pour essayer d’imaginer à quoi ça pouvait ressembler le paysage et quelle pouvait être « l’ambiance » là-bas 🙂
    Finalement, c’est encore plus flambant que ce que j’avais imaginé !!! 🙂
    Bises

    • Oup’s j’ai fais une faute !

    • uh lá! Guillaume Chatain nous a suivi et on n’était même pas em parapente??? Contente que tu as bien aimé notre petite ballade, ça fait plasir aussi de finalement réussir à le partager aves les copains… Il faudra bien que tu nous racontes aussi ce que vous avez fait de beau en NZ au lieu de venir nous visiter!

  8. Un besito les amis, je prends enfin le temps de vous lire, quel plaisir entre 2 corrections de copies! J’espère que vous êtes toujours au top, je vous embrasse fort!

  9. Génial les gars!!!! Bravo!! Gasp

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